En annonçant la suppression de 1900 emplois dans son usine de Limerick, Dell symbolise les malheurs actuels de l'Irlande. Retour sur l'origine des succès irlandais et sur la firme multinationale Dell.Comment l'Irlande est devenue le "Tigre celtique"
Tout a commencé dans un pub de Dublin
Il y a plus de 20 ans, dans un pub de Dublin, le Doheny & Nesbit, des hommes politiques, des économistes et des hauts fonctionnaires s'y retrouvent pour échanger des idées. Le groupe informel est rapidement surnommé le Doheny & Nesbit school of economics et élabore une stratégie de développement pour l'Irlande.
Leur recette, réduire les impôts de moitié et diminuer le coût du travail pour attirer les investissements étrangers (IDE). Complémentaires avec ces IDE, les subventions européennes vont permettre à l'Irlande, membre depuis 1973, de connaître une croissance spectaculaire.Le pays, au début des années 1990, est à la traine de ce qui est alors la CEE pour le PIB par habitant, devançant seulement la Grèce et le Portugal.
La croissance du PIB, de l'ordre de 3,3% par an lors des années 1980, grimpe à 7,5% par an dans les années 1990 (contre 2,1% en moyenne pour l'ensemble de l'UE). A la fin de la décennie, la croissance dépasse même les 10%. (voyez le graphique ci-contre donnant la croissance du PIB) L'Irlande devient le 4ème pays le plus riche de l'OCDE. Dans l'UE, elle n'est dépassé que par le Luxembourg pour le PIB par habitant. Le taux de chômage passe de 15,3% en 1993 à 3,8% en 2001.Après avoir été un pays d'émigration, notamment vers les États-Unis après la grande famine de 1845-1852, l'Irlande devient un pays d'immigration (en particulier d'Europe centrale et orientale) tout en ayant l'une des natalités les plus élevées d'Europe avec la France.

Comment Dell a conquis le monde
L'entreprise texane, a été fondée par Michael Dell en 1984. Elle est devenue le premier fabricant mondial d'ordinateurs au début des années 2000. La recette du succès : la fabrication à la demande et la vente directe aux clients.
Comment fonctionne Dell ? Illustration avec cet exemple valable jusqu'à une date récente pour l'Europe. Il s'agit de remplacer un disque dur qui ne fonctionne plus :
La firme assemble ses ordinateurs en Irlande, pour bénéficier d'une fiscalité favorable aux entreprises et d'une main-d'ouvre qualifiée. Le siège pour l'Europe du Sud est à Montpellier en France. Un coup de fil pour une assistance technique, facturé comme un appel vers Montpellier, aboutit au Maroc, du côté de Cassablanca, dans un centre d'appel (les fameux "call-centers"), permettant à l'entreprise de bénéficier d'une main-d'œuvre peu coûteuse et qualifiée, francophone de surcroît. Une fois le diagnostic établit par le technicien au Maroc, la pièce parvient dès le lendemain à domicile. Et c'est là que ça devient plus compliqué.Bien sûr, la pièce en question n'est pas fabriquée et acheminée en 24 heures. Elle est stockée dans un centre logistique localisé au Pays-Bas. D'où vient-elle ? Pour un disque dur défectueux, elle est produite au Philippines (un de ces "bébés tigres" d'Asie du Sud-Est) par une firme japonaise d'électronique. Le nouveau disque dur a lui été fabriqué en Thaïlande par une firme taïwanaise.
Le centre logistique possède donc en stock suffisamment de pièces pour pouvoir rapidement répondre à la demande. Un transporteur américain est ensuite chargé d'acheminer la pièce en France où il passe le relais à un transporteur local ou éventuellement à un prestataire de services local.

Donc à tous les niveaux externalisation de la production au moindre coût social, fiscal et économique, production à flux tendu (les ordinateurs ne sont assemblés qu'une fois que la commande a été établie). Le groupe est ainsi l'un des plus externalisé au monde.
Mais revenons à l'Irlande. Dell s'est donc implantée dans la quatrième ville du pays, Limerick, en 1990, dans une région traditionnellement peu dynamique de l'ouest de l'Irlande. Le fabricant américain devient rapidement la deuxième entreprise privée du pays, la première exportatrice et assure jusqu'à 5% du PIB irlandais.
En 2006, la construction d'une usine en Pologne (la 8ème dans le monde) avait suscité quelques craintes à Limerick, aujourd'hui justifiées. A l'époque, Dell ne parlait pas de délocalisation mais de conquête de nouveaux marchés...
Tout va donc pour le mieux chez Dell jusqu'en 2006, le PDG a même passé la main. Mais la concurrence gagne du terrain et HP repasse en tête alors que la croissance de Dell s'essouffle. Très présente auprès des entreprises, la firme est devancé par les autres fabricants lorsque les portables pour les particuliers rencontrent un grand succès. Michael Dell reprend alors les rennes de l'entreprise. Des dirigeants reconnaissent que l'entreprise a "trop délocalisé les centres d'appel et trop vite, ce qui a eu un impact sur le grand public". Le modèle de vente directe par internet séduit encore peu la plupart des clients qui veulent voir le produit avant de l'acheter. Le groupe change donc d'orientation et se décide à commercialiser ses produits de manière plus classique. Il passe ainsi des accords en 2007 avec le géant de la distribution Wal-Mart.
Le marasme dans le secteur informatique est d'ailleurs général. La semaine dernière, Intel et les concurrents directs de Dell, Hewlett-Packard, Lenovo et Acer, ont également annoncé des réductions de postes.
Mais revenons à l'Irlande. Dell s'est donc implantée dans la quatrième ville du pays, Limerick, en 1990, dans une région traditionnellement peu dynamique de l'ouest de l'Irlande. Le fabricant américain devient rapidement la deuxième entreprise privée du pays, la première exportatrice et assure jusqu'à 5% du PIB irlandais.
En 2006, la construction d'une usine en Pologne (la 8ème dans le monde) avait suscité quelques craintes à Limerick, aujourd'hui justifiées. A l'époque, Dell ne parlait pas de délocalisation mais de conquête de nouveaux marchés...
Tout va donc pour le mieux chez Dell jusqu'en 2006, le PDG a même passé la main. Mais la concurrence gagne du terrain et HP repasse en tête alors que la croissance de Dell s'essouffle. Très présente auprès des entreprises, la firme est devancé par les autres fabricants lorsque les portables pour les particuliers rencontrent un grand succès. Michael Dell reprend alors les rennes de l'entreprise. Des dirigeants reconnaissent que l'entreprise a "trop délocalisé les centres d'appel et trop vite, ce qui a eu un impact sur le grand public". Le modèle de vente directe par internet séduit encore peu la plupart des clients qui veulent voir le produit avant de l'acheter. Le groupe change donc d'orientation et se décide à commercialiser ses produits de manière plus classique. Il passe ainsi des accords en 2007 avec le géant de la distribution Wal-Mart.
Le marasme dans le secteur informatique est d'ailleurs général. La semaine dernière, Intel et les concurrents directs de Dell, Hewlett-Packard, Lenovo et Acer, ont également annoncé des réductions de postes.
L'Irlande, victime précoce de la crise actuelle
Dès 2007, l'économie irlandaise, très dépendante de l'activité financière et immobilière, pâtit de la crise des subprimes. La récession y démarre dès le premier semestre 2007. Le PIB devrait chuter de 4 % en 2009. Le gouvernement est longtemps resté sourd aux avertissements sur les risques d'une bulle sur le marché immobilier.
Le gouvernement de Brian Cowen (Fianna Fail, centre-droit) se retrouve dans une situation pour le moins difficile. Le déficit budgétaire se creuse (probablement 9,5% du PIB). Le Taoiseach (le premier ministre, prononcez "tishow") envisage des réductions de salaire dans la fonction publique et une aide du FMI, sans toutefois toucher au sacrosaint impôt sur les entreprises qui a fait le succès du pays. Une des principales banques du pays, l'Anglo-Irish, devrait être nationalisée, plusieurs autres recapitalisées. Le taux de chômage devrait rapidement dépasser les 10%.
De chômage, il est justement question à Limerick avec la suppression annoncée de 1900 emplois dans l'usine de la ville, soit deux-tiers des employés d'ici 2010. Une partie de ces emplois est transférée sur son site de Lodz en Pologne, site ouvert depuis deux ans. (photo ci-contre) L'idée est de dévelo
pper l'externalisation de la production en faisant appel davantage à des sous-traitants. Le gouvernement polonais a accordé une aide de 52,7 millions d'euros pour faciliter cette implantation. Dell ne cache d'ailleurs pas que cette décision est prise pour des raisons de coût salarial, l'enrichissement de l'Irlande ayant rendu sa main d'œuvre moins compétitive. Même si Dell conserve des emplois de coordination, de marketing et de support technique à Limerick et à Dublin, un virage est pris.
A Limerick, le chômage est déjà revenu à des niveaux déjà atteints avant le boom des années 1990.
Il est aujourd'hui à 14% soit l'un des plus élevé du pays (ci-contre un bureau d'aide aux chômeurs à Limerick). Les conséquences locales de la suppression des emplois devraient être désastreuses, d'autant plus que certains quartiers ont assez peu bénéficié des retombées du décollage du pays. La réduction d'emplois de Dell devrait coûter à la région 140 millions d'euros et pourrait conduire à la disparition de 10 000 emplois induits par la présence de la multinationale texane.
Mes sources pour cet article :
Le gouvernement de Brian Cowen (Fianna Fail, centre-droit) se retrouve dans une situation pour le moins difficile. Le déficit budgétaire se creuse (probablement 9,5% du PIB). Le Taoiseach (le premier ministre, prononcez "tishow") envisage des réductions de salaire dans la fonction publique et une aide du FMI, sans toutefois toucher au sacrosaint impôt sur les entreprises qui a fait le succès du pays. Une des principales banques du pays, l'Anglo-Irish, devrait être nationalisée, plusieurs autres recapitalisées. Le taux de chômage devrait rapidement dépasser les 10%.De chômage, il est justement question à Limerick avec la suppression annoncée de 1900 emplois dans l'usine de la ville, soit deux-tiers des employés d'ici 2010. Une partie de ces emplois est transférée sur son site de Lodz en Pologne, site ouvert depuis deux ans. (photo ci-contre) L'idée est de dévelo
pper l'externalisation de la production en faisant appel davantage à des sous-traitants. Le gouvernement polonais a accordé une aide de 52,7 millions d'euros pour faciliter cette implantation. Dell ne cache d'ailleurs pas que cette décision est prise pour des raisons de coût salarial, l'enrichissement de l'Irlande ayant rendu sa main d'œuvre moins compétitive. Même si Dell conserve des emplois de coordination, de marketing et de support technique à Limerick et à Dublin, un virage est pris.A Limerick, le chômage est déjà revenu à des niveaux déjà atteints avant le boom des années 1990.
Il est aujourd'hui à 14% soit l'un des plus élevé du pays (ci-contre un bureau d'aide aux chômeurs à Limerick). Les conséquences locales de la suppression des emplois devraient être désastreuses, d'autant plus que certains quartiers ont assez peu bénéficié des retombées du décollage du pays. La réduction d'emplois de Dell devrait coûter à la région 140 millions d'euros et pourrait conduire à la disparition de 10 000 emplois induits par la présence de la multinationale texane.Mes sources pour cet article :
- Une très bonne étude de cas sur l'Irlande dans l'ancienne édition du manuel de géographie de Terminale de Belin. Cette étude a malheureusement disparu des éditions les plus récentes. Les graphiques viennent de ce manuel.
- Plusieurs articles de l'International Herald Tribune, sur l'ascension et la chute de l'Irlande symbolisée par ses projets immobiliers et sur la suppression des emplois chez Dell.
- Un article récent de Libération et un autre des Echos.
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